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Les partisans des sanctions soutiennent qu'elles sont souvent le seul moyen de punir des pays qui menacent la paix... Les opposants, eux, insistent sur les graves préjudices subis par les populations civiles, alors que les régimes visés se renforcent et parviennent à développer des échanges illégaux. La souffrance des populations commence à entamer l'indifférence de l'opinion, provoquant de vifs débats éthiques et juridiques sur les sanctions internationales qui les frappent.
L'embargo économique imposé à l'Irak depuis 10 ans serait-il l'un de ces crimes qui ont fait du XXe siècle l'un des plus noirs de l'Histoire? La communauté internationale, emmenée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, peut-elle continuer à invoquer la Charte des Nations unies pour prolonger les souffrances d'un peuple, indéfiniment et en toute impunité? Pourquoi le même fracas médiatique qui retentit à propos de certaines catastrophes humanitaires n'entoure-t-il pas l'agonie quotidienne de dizaines d'enfants irakiens? A cette dernière question, William Bourdon, secrétaire général de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), propose un début de réponse. "Il serait plus facile de trouver le ton juste pour mobiliser l'opinion sur cette cause, qui le mérite, si la dictature en Irak n'était pas l'une des pires de la planète." La dernière résolution de la Commission des droits de l'homme de l'ONU (18 avril 2000) "condamne énergiquement", entre autres, "les violations systématiques, généralisées et extrêmement graves des droits de l'homme" en Irak, "qui se traduisent par une répression et une oppression omniprésentes". Elle condamne aussi "les exécutions sommaires et arbitraires, notamment les assassinats politiques", et "la pratique généralisée et systématique de la torture". Le sujet de l'embargo, comme la population irakienne, serait donc piégé. En parler donnerait du grain à moudre au régime de Saddam Hussein; le taire reviendrait à se rendre coupable de non assistance à peuple en danger. Mais devant les estimations fournies par les rapports onusiens - selon lesquels plus d'un demi million d'enfants de moins de cinq ans seraient morts à cause des sanctions -, devant l'accablement des "humanitaires", devant la révolte des fonctionnaires onusiens qui démissionnent les uns après les autres de leur poste en Irak, le mur du silence commence à se fissurer. Un signe: même le site Internet du département d'Etat américain, longtemps resté hermétique aux témoignages sur le drame des populations civiles, affiche un texte du congressiste Tony P. Hall, revenu d'Irak fin avril 2000. "Même si les sanctions étaient levées rapidement, les gens que j'ai rencontrés en Irak auraient un sombre avenir, écrit-il. Parce que leurs enfants sont dans un triste état; un sur quatre est mal nourri et un sur 10 dépérit, affamé ou malade. La principale cause de mortalité infantile, la diarrhée, est 11 fois plus répandue en Irak que partout ailleurs et la polio, qui avait été éradiquée du Moyen-Orient, est redevenue une plaie. Les écoles et le système d'assainissement sont ruinés; les hôpitaux manquent d'équipements et de médicaments de base. Les gens ordinaires ont épuisé leurs réserves et leur santé à essayer de survivre avec deux à six dollars par mois... Il faudra attendre une génération avant que la population irakienne se relève."
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La population prise en otage
Le blocus économique le plus dur de l'histoire moderne, voté par le Conseil de sécurité de l'ONU en août 1990, quatre jours après l'invasion du Koweït par les troupes irakiennes, visait à l'origine à empêcher le réarmement de l'Irak pour neutraliser son régime. Le 14 avril 1995, la résolution dite "Pétrole contre nourriture" autorise le gouvernement irakien à vendre du pétrole en quantité limitée et à disposer de 53% de ces revenus1 pour acheter de la nourriture, des médicaments et des produits de première nécessité. Mais le Comité des sanctions, qui approuve les commandes, peut "mettre en attente" certains produits (depuis les mines de crayon jusqu'au chlore ou aux vaccins), s'il les estime potentiellement utiles à la fabrication d'armes de destruction massive. Pendant ce temps, une commission spéciale des Nations unies (UNSCOM) s'emploie, sur le terrain, à "contrôler" le désarmement. Après sa dissolution fin 1998, tous les programmes irakiens d'armement nucléaire, chimique et bactériologique avaient été démantelés ou détruits, et la menace réduite à "zéro, rien", affirme l'ancien chef des inspecteurs de l'UNSCOM, l'Américain Scott Ritter, dans un documentaire de la BBC qui accable les responsables du maintien de l'embargo2. Pourtant, le 17 décembre 1999, la résolution 1284 du Conseil de sécurité instaure une nouvelle commission de contrôle des armements. "L'objectif est de vérifier que rien n'a été refait dans le secteur nucléaire et de faire le point sur les armes chimiques et bactériologiques, indique le Quai d'Orsay à Paris. On pourra ensuite passer à la levée des sanctions si l'Irak coopère." La France, comme la Chine et la Russie, s'est néanmoins abstenue lors du vote de la 1284 car elle estime que le texte ne définit pas avec "une entière bonne foi" le mécanisme de suspension de l'embargo. Quant aux autorités de Bagdad, elles refusent toute coopération. La population irakienne reste prise en otage. "Ce qui était acceptable il y a 10 ans ne l'est plus", s'emporte l'Allemand Hans von Sponeck, le dernier coordinateur humanitaire de l'ONU en Irak à avoir démissionné, fin mars 2000. L'embargo - décidé dans le plein respect de la Charte des Nations unies - représente maintenant "une violation caractérisée des droits de l'homme", poursuit-il. Pis, c'est un crime contre l'humanité, "tel qu'il est défini par les Nations unies elles-mêmes" (voir encadré), affirme l'ancien ministre français des Relations extérieures, Claude Cheysson3. Aux Etats-Unis, plusieurs personnalités militent pour le même avis, comme le professeur de droit international à l'Université de l'Illinois Francis Boyle, ou l'ex-attorney général Ramsey Clark. Le prédécesseur de Hans von Sponeck, l'Irlandais Denis Halliday, qui avait démissionné à grand fracas en septembre 1998, s'est lui aussi porté sur la liste des témoins à charge. "J'utilise le terme de génocide car il y a une politique délibérée visant à détruire le peuple d'Irak".
(…)
-------------------------------------------------------- 1. Le reste est utilisé pour le dédommagement des victimes de la guerre avec le Koweït (30%), les territoires kurdes du Nord qui échappent au contrôle de Bagdad (13%), et les dépenses liées à l'embargo, y compris l'entretien des forces des Nations unies. 2. Killing the Children of Iraq: a price worth paying?, par John Pilger (mars 2000). 3. In Alain Gresh, Irak, la faute, Cerf, Paris, 1999.
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